Descente chez l'enfant de Tanger
Pour certains «bien pensants», l'homme est souvent associé au Prix Goncourt. Pourtant, il n'y a que cela dans la vie d'écrivain de Tahar Benjelloun. Une telle réduction a surtout été usitée, voire sur-usitée, dans un sens péjoratif par certains, que par reconnaissance.
Pour certains «bien pensants», l'homme est souvent associé au Prix Goncourt. Pourtant, il n'y a que cela dans la vie d'écrivain de Tahar Benjelloun. Une telle réduction a surtout été usitée, voire sur-usitée, dans un sens péjoratif par certains, que par reconnaissance.On doit encore se souvenir du fait que le romancier, parce qu'il en est un, a dû encaisser de ces assertions qui en taxaient les écrits de «simples cartes postales», en référence, à peine voilées, à ces images de Jamaâ Lafna où on ne donnait à voir que ces charmeurs de serpents ou ces « dresseurs » de singes, dont la première campagne publicitaire touristique de la destination Maroc s'est largement inspirée et qu'on a eu à subir durant de bonnes années, il faut le rappeler. Des cartes postales que les détracteurs de l'écrivain estimaient n'être destinées qu'à la consommation des étrangers. Ces mêmes détracteurs semblaient avoir oublié qu'il s'agit de l'auteur d'un inoubliable «Moha le fou, Moha le sage», quand on aurait tout simplement entrepris le saut dans l'oubli pour mettre de côté ses contributions dans «Souffles». Une revue qui était plus un cercle qu'une compilation d'articles et de noms continuant de survivre qui dans la vie politique qui dans la vie culturelle du pays. Peut-être pas avec le même rayonnement d'antan, mais soit. Une double lucarne qui, relevons-le, était applaudie à une époque certaine. Qu'à cela ne tienne, pour reprendre l'autre.Des trous de mémoire il y en a, ce qui n'empêche pas que la Mémoire fasse de la résistance. Une autre paire de manches juste pour revenir à TBJ. Un TBJ qui n'est pas uniquement le prix ou les prix qu'il a collectionnés durant sa vie d'écrivain assidu qui se met à l'écrit de beau matin et pour qui l'écriture est un métier, sans qu'il ne se mette dans la peau de l'artisan. Tahar Benjelloun est d'abord un écrivain au parcours riche où ce ne sont pas les virages qui se sont fait prier pour se tenir face à son expérience. Loin des avis des uns et des autres, T. Benjelloun continue à être l'auteur qui s'est imposé sa propre discipline dans son rapport à l'écrit. Lequel rapport rythme sa façon d'appréhender le réel. Le sien. Celui de l'environnement immédiat et au-delà où il se mue. Mais, aussi, le regard qu'il porte sur son pays. Une multitude de fenêtres que l'on retrouve, d'ailleurs, tout au long du fleuve non tranquille de la composition de son univers romanesque. Un univers où même les critiques, dans le sens primaire du terme, ne retiennent que «L'enfant de sable» et «La nuit sacrée ». Et au passage, on met de côté le reste. Tout le reste. Sachant, faut-il le rappeler, que même pour ces deux romans, il aurait suffi de les lire en tant que relevant du domaine de la fiction pour se débarrasser de la grande place des clichés, de l'a priori et des jugements prêts à être dégainés. En fait, outre les thématiques, qu'on aime ou qu'on n'aime pas la manière dont elles sont déclinées encore moins le message (s'il y en a) ou cette fameuse morale à retenir (s'il en faut), l'auteur aura donné l'étendue de son lyrisme. Un récit ficelé sur fond d'un langage poétique qui croise le fer avec l'art du conteur. Et son narrateur Benjelloun a souvent été un conteur. Celui qui, omettant le fond, arrive à retenir l'attention par la forme. Par la manière de dire cette forme. De la décliner. En fait, n'en déplaise à ceux qui n'ont pas apprécié les deux œuvres, les lecteurs avaient plutôt bien réagi, surtout après le fameux Goncourt. « Machination marketing ! », s'empressera-t-on à avancer. Cela fait partie des règles du jeu du marché de la littérature. Et en définitive, le public demeure maître de ses choix. Plus que fort probablement, l'écrivain est loin d'être logé à la même enseigne des grands noms qui font l'unanimité entre les critiques et le grand public, mais s'il touche ce dernier c'est déjà « ça » de gagner. L'auteur a fait simple, mais il est arrivé un moment où il a été amené à se remettre en cause en tant que personne avant d'être l'écrivain.Son «Jour de silence à Tanger», dans le style des plus condensés, en a donné la démonstration lorsque Tahar devait, à travers son protagoniste, s'est retrouvé devant son père, l'image du père pour ne pas dire l'archi-type du père. Pas de confrontation 'dipienne pour autant en toile de fond. Ceci pour le rapport à soi et aux siens. Sur un autre registre, comme s'il répondait à ceux qui le prenaient pour un romancier à la recherche du «simple plot» et du dénouement par trop prévisible, il sortira son «Ange noir». Un roman complexe en termes de construction, un récit, parfois, trop écrit. Et où il n'y a pas de carte postale. Sans oublier sa longue série sur la presse italienne où Tahar sillonne la Cécille, là où il redonnera son droit à la vie à ses amours journalistiques. Et de journalisme justement, Benjelloun ne se prive guère de tremper sa plume dans l'encrier du chroniqueur, ce qui lui va fort bien. Autant dire qu'on peut toujours attendre du beau de chez l'enfant qui vit des allers-retours d'une rive à l'autre de la Méditerranée.ParcoursÉcrivain et poète marocain de langue française, Tahar Ben Jelloun est né le 1er décembre 1944 à Fès. Il passe son adolescence à Tanger puis étudie la philosophie à Rabat. Lorsque éclatent les manifestations étudiantes, en 1965, il est soupçonné de les avoir organisées et envoyé dans un camp disciplinaire en 1966. C'est là qu'il commence à écrire en secret. Après sa libération en 1968, il reprend ses études puis devient professeur de philosophie. Mais suite à l'arabisation de l'enseignement, il doit bientôt rejoindre la France (1971) où il se spécialise en psychiatrie et commence sa collaboration au journal Le Monde. Il publie de nombreux ouvrages avant d'être consacré, en 1987, par le prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée. Traduit en quarante-trois langues, ce livre fait de lui le Marocain le plus connu de France et donne à son engagement politique et culturel une plus large audience. LE MATIN


Postez votre commentaire